• Print
  • Decrease text size
  • Reset text size
  • Larger text size
18/05/2015

Les réseaux intelligents: pierre angulaire du Peer-to-Peer énergétique

Cet article a obtenu le 7ème prix au concours étudiant Génération Energies sur le thème "Comment repenser le nouveau monde de l'énergie à partir des réseaux intelligents ?", organisé par Sia Partners et en partenariat avec RTE. Félicitations à Matthieu Kuzdzal (Sciences Po Paris), auteur de cet article.

« Le nouveau paradigme est celui de l’économie distribuée, où l'entrepreneuriat est à la portée de chacun ». En décrivant ainsi la troisième révolution industrielle, qui doit être marquée par la démocratisation totale de la communication et de l’énergie, la vision proposée par l’essayiste américain Jeremy Rifkin a de quoi séduire1. Avec le développement des réseaux intelligents, elle pourrait pourtant très prochainement devenir réalité. Le déploiement des technologies « smart » doit en effet coïncider avec l’apparition d’une communication digitale et bidirectionnelle entre les différents acteurs du système énergétique. Les informations numériques fournies devraient, à terme, favoriser l’émergence de nouveaux business models2 en rupture avec les modes de consommation classiques d’énergie. En particulier, l’irruption de l’économie collaborative dans le secteur de l’énergie, à l’image des marchés de l’électricité Peer-to-Peer, pourrait bien bouleverser le paysage énergétique européen.

Les réseaux intelligents au service des « pro-sommateurs » et des régulateurs de réseaux

Avec la dérégulation des marchés de l’énergie3, les consommateurs européens ont progressivement pris conscience de l’influence qu’ils pouvaient avoir en agissant sur leurs modes de consommation. Au-delà des motivations purement économiques, ces « consomm’acteurs » ont développé une plus grande sensibilité écologique, et cherchent désormais à avoir un impact social positif. Grâce à la mise en place des réseaux intelligents, ce processus d’appropriation de l’énergie par les citoyens devrait s’accélérer. En effet, si les données de consommation et de production en temps réel sont avant tout destinées aux gestionnaires de réseaux, elles pourraient aussi permettre à une nouvelle catégorie de «prosommateurs"4 d’électricité de s’associer en formant des marchés locaux entre particuliers. Concrètement, chaque foyer disposant d’une source d’énergie électrique décentralisée pourrait, via l’intermédiaire d’une plateforme virtuelle, revendre le surplus de sa production aux consommateurs à proximité et selon une tarification préalablement définie. Ces derniers seraient donc libres de choisir auprès de quel producteur ils souhaitent se fournir pour satisfaire leurs exigences de consommateur. D’autre part, la concentration de la production et de la consommation des marchés Peer-to-Peer devrait contribuer au décongestionnement des réseaux électriques interrégionaux en répondant localement à la demande d’électricité. Elle pourrait aussi permettre de réduire les pertes liées au transport d’électricité via les lignes hautes tension5. Dans ce contexte, les réseaux intelligents sont amenés à jouer un rôle clé dans le dispositif des gestionnaires de réseaux, en leur permettant notamment d’ajuster leur capacité pour venir compenser en temps réel les écarts entre la demande et la production d’électricité sur les marchés Peer-to-Peer.

Les promesses du Peer-to-Peer énergétique : l’Allemagne en chef de file

C’est en tout cas la vision que partagent les fondateurs de « PeerEnergyCloud », une plateforme digitale allemande qui a l’ambition d’établir un marché de l’électricité Peer-to-Peer virtuel. Avec près de 25%6 de sa production électrique issue des énergies renouvelables en 2014, l’Allemagne est le pays européen qui se prête le mieux au développement de ce nouveau business model. Plus impressionnant encore, près de 40%7 de la capacité installée en énergies renouvelables est actuellement entre les mains de producteurs individuels privés, alors que les quatre principaux utilities n’en contrôlent que 7%7 ! En d’autres termes, c’est donc près de 20 GW de puissance installée qui est concernée rien qu’en Allemagne, soit l’équivalent de la puissance électrique d’une quinzaine de centrales nucléaires8. Un projet-pilote a donc été crée dans la commune de Saarlouis, où près de cinq cent unités de productions individuelles sont reliées sur un micro réseau par l’intermédiaire duquel producteurs et consommateurs se revendent leur électricité. Des initiatives similaires sont actuellement en cours de développement dans d’autres pays européens, illustrant ainsi l’immense potentiel de ce nouveau business model. Au Royaume-Uni, la start-up Open Utility réalise aujourd’hui un programme d’essai permettant aux producteurs de définir le prix minimum auquel ils sont prêts à revendre leur électricité aux membres de leur communauté. Ces derniers peuvent choisir à qui ils souhaitent acheter leur électricité en fonction du profil du producteur et des caractéristiques de sa source de production. Aux Pays-Bas, l’expérience de Vandebron démontre l’intérêt économique commun qu’ont les consommateurs et les producteurs à rejoindre leur système Peer-to-Peer. En effet, les producteurs peuvent souvent revendre leur électricité à un prix plus élevé que celui proposé par les tarifs d’obligation d’achat, alors que les consommateurs s’affranchissent d’une partie des frais et des taxes dont ils seraient normalement redevables. Pour aller plus loin, certains envisagent même la création d’un premium par kWh.km9, qui serait proportionnel à la distance séparant le consommateur du producteur et qui constituerait une incitation supplémentaire à la consommation d’une énergie locale.

Schéma simplifié d’un marché de l’électricité Peer-to-Peer

Avec près de 25% de sa production électrique issue des énergies renouvelables en 2014, l’Allemagne est le pays européen qui se prête le mieux au développement de ce nouveau business model.

Un potentiel à exploiter

Le déploiement des réseaux intelligents doit donc constituer une étape essentielle vers l’avènement du Peer-to-Peer énergétique. Si l’engouement des consommateurs pour une énergie plus verte et produite localement devrait soutenir la dynamique de ce modèle d’économie collaborative, son succès dépendra surtout de la capacité du système électrique à s’adapter à une production de plus en plus décentralisée. A ce titre, l’émergence d’un consensus au niveau européen en matière de politique énergétique sera sans doute nécessaire pour inscrire définitivement ce modèle innovant dans notre paysage énergétique.

Matthieu Kuzdzal

PARCOURS
Matthieu Kuzdzal est étudiant à Sciences Po Paris.

 

Notes:
(1) Jeremy Rifkin : « Créer un Internet de l’énergie », Libération, par Laetitia Mailhes, 24/02/2013
(2) Toward a Distributed-Power World: Renewables and Smart Grids Will Reshape the Energy Sector, The Boston Consulting Group, June 2010
(3) The New Energy Consumer : Strategic Perspectives on the Evolving Energy Marketplace, Accenture, 2011
http://www.smartgrids-cre.fr/index.php?p=consommacteur-definition
A ce titre, le succès des nouveaux fournisseurs d’énergie tels que Enercoop, une société coopérative d’intérêt collectif qui se démarque en proposant à ses clients de l’électricité 100% renouvelable et issue de production « éthique », confirme cette prise conscience de la part des consommateurs.
(4) « Prosommateurs » : terme utilisé par Jeremy Rifkin pour illustrer l’évolution du rôle des consommateurs, qui sont dé-sormais à même de produire des biens de consommation et dont les actions sont motivées par un intérêt plus marqué pour le lien social et l’économie collaborative.
(5) Les pertes du réseau – par effet Joule – varient avec la consommation et la distance à parcourir : une ligne Très Haute Tension (THT) perd 50% de son énergie tous les 1500 kilomètres environ. En France, on estime à 6% les pertes d’énergie électrique sur le réseau (Source : Acqualys)
(6) Renewables 2014: Global Status Report, REN21 – Renewable Energy Policy Network for the 21rst Century, 2014
(7) The Energiewende – Germany’s gamble, David Buchan, The Oxford Institute for Energy Studies, June 2012
(8) A capacité de charge équivalente. Il faut aussi prendre en compte que toutes les énergies renouvelables ne produisent pas nécessairement que de l’électricité, qui est l’énergie à laquelle nous nous intéressons dans cet article. Néanmoins, l’électricité représente la grande majorité de la production d’énergie issue des renouvelables en Allemagne. Fin 2014, l’Allemagne comptait près de 38 GW de puissance installée en solaire photovoltaïque et plus de 35 GW en éolien, soit 73 GW de capacité de production électrique sur les 78 GW de puissance totale installée en énergies renouvelables (Source: Electricity Production from Solar and Wind in Germany in 2014, Fraunhofer Institute For Solar Energy Systems ISE). En faisant l’hypothèse que la répartition de ces sources d’énergie soit restée stable depuis 2010 et est donc détenue à 40% par les propriétaires privés, on arrive donc à un marché de l’ordre de 30 GW pour le Peer-to-Peer énergétique en 2014!
(9) Virtual Net Metering In Australia: Opportunities & Barriers, Institute for sustainable futures, University of Technology Sydney, 2013

0 commentaire
Publier un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
Image CAPTCHA
Saisissez les caractères affichés dans l'image.
Back to Top