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24/06/2015

Et si nous étions plus intelligents que la technologie ?

Cet article a obtenu le 8ème prix au concours étudiant Génération Energies sur le thème "Comment repenser le nouveau monde de l'énergie à partir des réseaux intelligents ?", organisé par Sia Partners et en partenariat avec RTE. Félicitations à Anne-Leïla Batel (IFP), auteur de cet article.

Disposer d’une nouvelle technologie, si performante soit-elle, ne suffit pas à garantir notre avenir énergétique. Les ambitions que nous avons exigent une révolution systémique plus large, conditionnée par notre faculté à faire converger les comportements et les modèles économiques.

Une flexibilité opportune

Le cahier des charges est dense. Dans les années à venir nous devrons faire face à une croissance des besoins, tout en réduisant nos émissions polluantes et sans que notre compétitivité ni la sécurité du système ne soient remis en cause. L’approvisionnement électrique notamment est sous tension. A mesure que nous intégrons des sources intermittentes et intensifions nos usages, les fluctuations de l’offre et de la demande sont telles que l’équilibre est incertain1. Cette menace, mal relayée par les marchés, peine à induire les investissements pertinents et pourrait s’alourdir avec le temps. Le gestionnaire du réseau électrique alerte chaque année de la dégradation de nos marges propres.

Dans ce contexte, le rôle des réseaux est décisif. Ils peuvent contribuer à soulager le système, en rapprochant l’offre et la demande dont la rencontre est si problématique. L’information constitue le principal vecteur de cette souplesse. Dès lors que les consommateurs ont accès au signal prix, ils participent par leur réaction agrégée à une utilisation intelligente de nos ressources. En lissant ainsi nos besoins, nous évitons en effet de faire appel aux plus coûteuses ou polluantes d’entre elles, et économisons en capacité installée[2]. Cette flexibilité nouvelle permet d’envisager plus sereinement le développement des énergies renouvelables et de la mobilité électrique.

Les outils dont nous disposons aujourd’hui permettent de traiter des volumes de données considérables, et plus rien ne s’oppose à ce que nous en tirions profit pour améliorer l’efficacité de nos systèmes énergétiques.

Des bénéfices importants soumis à des hypothèses fortes

La révolution est en route ! Partout, les acteurs impatients de tester leur technologie mettent en place des projets pilotes, exemple des compteurs évolués, tels que Linky ou Gazpar, dont le déploiement a été rendu obligatoire par la Commission. Cet impératif était toutefois soumis à une condition de taille : que les projets aient fait la preuve d’un « business case positif à long terme ». Or, parmi les 300 projets recensés par la Commission, très peu ont fait l’objet d’une analyse Coûts-Bénéfices, et la R&D ne représente que 9% des dépenses réalisées jusqu’à aujourd’hui[3]. Cette imprudence est étonnante au regard des sommes qu’on envisage de dépenser : 56 milliards d’euros en Europe, bien plus encore ailleurs[4].

De fait, l’exercice d’évaluation n’est pas aisé. Les projets « smarts » se caractérisent souvent par une première phase intense en capital tandis que les bénéfices, systémiques par nature, sont plus incertains. Ils dépendent essentiellement de comportements difficiles à maîtriser, et ne se manifesteront que lorsque l’ensemble du système sera en place.

Autrement dit, si les compteurs évolués représentent sans aucun doute d’importantes économies opérationnelles pour les réseaux[5], leur intérêt est loin de s’y limiter. Ces objectifs plus ambitieux doivent orienter dès à présent nos réflexions. 

Les conditions d’une modernisation efficace et équitable

Pour fournir à ces innovations un cadre intelligent, nous devons anticiper la manière dont elles seront reçues par les consommateurs et s’intégreront au paysage économique existant.

Dans quelle mesure sommes-nous prêts à modifier nos habitudes ? Difficile à dire. De cette variable dépend pourtant la réussite de cette nouvelle organisation qui confie une partie de la responsabilité du système aux comportements des acteurs. Si les professionnels sensibles aux prix de l’énergie ont déjà commencé à se saisir de leurs leviers de flexibilité, la réponse des particuliers est plus incertaine. Elle devra être encouragée par la mise à disposition de nouveaux outils adaptés. Le boitier Linky par exemple ne permet pas en tant que tel de réagir aux prix, et devra être accompagné d’un ensemble de nouveaux produits et services[6].

La volonté du consommateur, ses habitudes et ses contraintes doivent donc structurer notre réflexion. Nous devons notamment être conscients du risque social que comporte une telle pression sur l’élasticité de la demande. Si seuls ceux qui n’ont pas les moyens de se chauffer sont prêts à s’effacer, alors ce système est dangereux[7].

L’ingéniosité du système dépend enfin de notre faculté à concevoir un contexte économique incitatif et juste. Des nouvelles filières ne se développeront pas sans perspectives de rentabilité, il s’agit donc de valoriser correctement les bénéfices qui en découlent. C’est l’objet de plusieurs réformes en cours. Au mécanisme d’ajustement, sur lequel peuvent intervenir les effacements, s’ajoute désormais la possibilité de valoriser sa capacité et son énergie effacée directement sur les marchés[8]. Si l’effacement n’avait pas sa place dans un marché classique, il pourra désormais se prévaloir de l’économie de puissance et éventuellement d’énergie qu’il représente.

La coordination de ces dispositifs doit toutefois être assurée pour éviter une rivalité entre ces nouveaux business model et la rentabilité des activités existantes. Il ne faudrait pas par exemple que la rémunération de l’énergie effacée ne nuise à celle de l’énergie produite, au risque de menacer à nouveau la sécurité du système.

Les modèles économiques méritent donc d’être conçus attentivement pour garantir à la fois la soutenabilité des filières et un partage de valeur équitable entre les différents acteurs et le consommateur qui doit rester le principal bénéficiaire.

Anne-Leïla Batel

Parcours
Anne-Leïla Batel est étudiante à l'IFP.

 

Notes

[1] Dans son bilan prévisionnel de 2013, RTE observe que sur les dix dernières années, la pointe électrique a augmenté 2,5 fois plus vite que l’énergie consommée.

[2] A titre d’exemple, Faruqui et al. (2009), estime la valeur potentielle de la réduction de capacité en Europe à 4,8Mds € par an, et les économies d’énergie à 600 M€.

[3] Conclusions du sondage [JRC 2011]

[4] En dépenses cumulées d’ici 2020, [PikeResearch 2011], contre 70Mds€ en Chine et 230 à 330 Md € aux Etats-Unis [EPRI 2011].

[5] Enel indique avoir réalisé des économies annuelles de 500M€, grâce au projet Telegestore. Une étude CapGemini de 2009 commandée par ErDF prévoit une VAN de 0.1 à 0.8 Md € pour la branche distribution.

[6] Certains observateurs l’ont d’ailleurs reproché à Erdf. A l’image de l’UFC que choisir qui déplore dans son rapport de 2011 que rien n’ait été fait pour les 50% de foyers pour lesquels les compteurs se trouvent à l’extérieur du logement, ce qui réduit nettement toute possibilité de réaction au prix.

[7] Des études en Angleterre ont montré que les clients qui s’effaçaient le faisaient avant tout pour des raisons budgétaires, au détriment de leur bien-être. Le risque est d’autant plus élevé en France que le principal gisement résidentiel provient des usages thermiques de l’électricité.

[8] Grâce au mécanisme de capacité dont les règles ont étés arrêtées le 22 Janvier dernier, et le mécanisme NEBEF en vigueur depuis 2014

Sources

  • L’électricité du futur, P. de LADOUCETTE, J-M. CHEVALLIER, 2010
  • Is mandating smart meters smart? T-O LEAUTIER, Toulouse School of Economics, 2012
  • Eurelectric Smarts grids projects academy : an inclusive look at the reality of smart grid, 23 Mars 2013
  • Smart Grids in Europe Lessons learned and current development, JRC, 2013
  • Délibération de la Commission de régulation de l’énergie, portant projet de décisions sur le cadre de régulation incitative du système de comptage évolué basse tension
  • Communiqué de presse du Sipperrec du 10 juillet 2013
  • L’économie des smart-grids, P.  GEOFFRON in L’Energie à découvert, CNRS Editions, 2013.
  • Quels modèles économiques et outils de régulation pour les smart grids ? Conférence de la Chaire Européenne des marchés de l’électricité, à dauphine le 24 Janvier
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