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09/12/2015

Entretien avec Philippe Tillous-Borde sur les biocarburants

Les biocarburants font partie des solutions avancées pour mettre en œuvre la transition énergétique : à l’aube de la COP21, Sia Partners a rencontré Philippe Tillous-Borde, l’un des principaux artisans de la construction de la filière en France et en Europe. 

Ingénieur agronome, Philippe Tillous-Borde est président de la Fondation Avril, reconnue d’utilité publique. Il a créé la société Sofiprotéol en 1983, groupe agro-industriel connu notamment pour les huiles Lesieur, les aliments pour animaux Sanders et le biocarburant Diester. Il en a été le directeur général jusqu’en 2012. Sofiprotéol a vu sa gouvernance modifiée en 2015 et a été rebaptisée Groupe Avril. Seule la filiale « banque de développement » du Groupe s’appelle dorénavant Sofiprotéol. Le Groupe, maintenant dirigé par Jean-Philippe Puig, est leader sur le domaine des oléo-protéagineux en Europe avec environ 7 200 collaborateurs et 6,5 milliards d’euros de CA. L’entreprise est le premier producteur européen de biodiesel.

Philippe Tillous-Borde est également co-auteur de « Un homme d’entreprise visionnaire ; 40 ans au service d’une ambition agricole pour la France » (Edition Eyrolles, 2015).

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" Beaucoup de pays ont intérêt à ce que l'obligation d'incorporation perdure. "

Après avoir beaucoup soutenu la filière des biocarburants, l’UE semble revenir sur ses objectifs de 10% d’incorporation d’énergie renouvelable dans les transports.

Oui, mais pas avant 2020. Sur les 20% d’énergies renouvelables pour 2020, 10% sont consacrés aux transports, la majeure partie étant assurée via les biocarburants incorporés dans l’essence et le gazole. Dans le projet qui est sur la table pour l’après-2020, les objectifs de part d’énergies renouvelables dans le mix global augmentent de 20% à 27% en 2030, mais il n’y a plus d’objectif spécifique pour le transport.

Comment qualifieriez-vous les environnements fiscaux et politiques autour des biocarburants ?

Je dirais qu’ils ont surtout été favorables au début pour promouvoir ces nouvelles activités (défiscalisation de la TIPP en 1993 - disparue depuis ; incitation par la suite en introduisant une pénalité (TGAP) en 2005, à verser à l’état par les pétroliers qui ne respectaient pas le taux d’incorporation fixé par les gouvernements de chaque pays). Pour respecter les objectifs globaux d’énergies renouvelables (passage de 20% à 27%), les gouvernements n’ont pas beaucoup d’autre solution aujourd’hui que de faire croître ou, a minima, de maintenir les taux actuels d’incorporation dans les carburants étendus aux usages non routiers (entre 7 et 10%). Les pays se voient offrir plus de souplesse qu’auparavant pour atteindre les 27% mais la plupart d’entre eux ont intérêt à ce que l’obligation d’incorporation dans les transports perdure.

Est-ce que la filière arrive à l’âge de la maturité et n’a plus vraiment besoin des aides ?

L’incorporation fortement incitative (via la TGAP) est nécessaire et doit rester ; je ne vois pas les pays changer de cap. C’est notamment capital pour la France afin d’atteindre l’objectif des 27% pour 2030, cela permet de plus de limiter les importations de gazole.

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" La France a un potentiel de 50% de plus, sans compter les biocarburants 2G. "

Compte tenu du fort potentiel agricole et industriel, que manque-t-il à la filière pour aller plus loin, toute réglementation mise à part ?

Il y a encore des réserves importantes notamment via l’amélioration des rendements des terres exploitées. En exploitant ces ressources intelligemment, nous serions non seulement capables de nourrir la planète mais aussi en mesure de produire des quantités significatives de matières premières pour le « nonalimentaire ». Toutefois, la filière est limitée par les pressions liées aux problèmes alimentaires dans le monde. L’UE ne souhaite plus prendre ce risque politique. Ce consensus est apparu dans les années 2000 et s’est exacerbé en 2008 avec l’explosion des prix des matières premières. Mais 2008 a été une année très particulière sur le plan climatique, dont les effets ont été accentués par la crise financière. Ce phénomène d’envolée des prix est imputable aux vagues de sécheresses mondiales ; il a été renforcé par le placement des liquidités financières sur les marchés à terme.

Pour autant, il y a le potentiel en France d’aller encore plus loin avec cette filière…

Il n’y a pas de problème pour développer ces productions en France. Entre 16 et 18% de la surface agricole grandes cultures, hors jachères, est utilisée pour les oléo-protéagineux. Pour l’intérêt agronomique, c’est-à-dire si on raisonne en fonction des rotations par rapport aux céréales, il faudrait plutôt être à 25%, voire plus. Faire mieux qu’aujourd’hui est possible, compte-tenu des besoins importants en protéines pour le bétail pour lesquels la France importe encore beaucoup de tourteaux de soja. L’huile additionnelle résultante a pour débouché naturel les biocarburants et la chimie verte, en plus de l’alimentaire.

Quel est le potentiel de production de biodiesel supplémentaire en France ?

La France a un potentiel d’1 MT de biodiesel, soit 50% de plus, sans compter les biocarburants 2G. Et les intérêts économiques seraient reconnus à travers l’alimentation humaine ou animale, la chimie verte du végétal… Il faut bien noter également qu’à partir des tourteaux, on peut développer l’utilisation de protéines végétales directes, i.e. pour l’alimentation humaine.

Quel est le potentiel des procédés 2G et 3G ?

(ndlr : les biocarburants 2G sont produits à partir de constituants végétaux non alimentaires. La 3G à partir de micro-algues.)

 L’éthanol 2G est sur le point de sortir et apporte de nouveaux débouchés prometteurs autour de la chimie verte. Le projet-pilote de biodiesel 2G a pris, quant à lui, un peu de retard. La principale interrogation des acteurs concerne l’approvisionnement en biomasse car il faut maîtriser l’exploitation de la forêt ; ce qui est un vrai problème en France, car la forêt privée est mal exploitée et très morcelée. A terme, 30% de la forêt pourrait être utilisée pour ces usages mais il faut tout réorganiser ; il y a un énorme travail. Je pense donc que la première unité industrielle verra le jour vers 2025. Il y en aura peut-être une deuxième dans les cinq années suivantes mais je n’espère pas plus compte-tenu des problèmes que je viens d’évoquer. Quant à la 3G, c’est - à mon avis - très prospectif pour la partie biocarburants.

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" La première unité industrielle de biodiesel 2G verra le  jour vers 2025. "

Qu’en est-il des deux autres débouchés : notamment la chimie verte ?

Il y a un vrai débouché pour la chimie verte, dont la réussite est la résultante d’un optimum entre prix de la matière première et sophistication des procédés utilisés. La chimie verte peut être pour l’utilisation alimentaire (plats préparés) ou non-alimentaire (produits de forage pétrolier, lubrifiants biodégradables, tensioactifs, …). L’innovation dans le domaine de la chimie verte est constante, le champ des possibles est donc très vaste. Le glycérol, produit dérivé de la fabrication de l’ester-méthylique (biodiesel), est devenu en quelques années une matière première à forte valeur ajoutée, et biodégradable, pour l’industrie chimique.

Que répondez-vous aux détracteurs des biocarburants à l’aube de la COP21 ?

Je leur dirais que, oui, les produits agricoles sont avant tout faits pour nourrir et se nourrir : l’important c’est de trouver le bon équilibre entre les différents usages ; alimentaires et nonalimentaires. De tous temps, les productions végétales et animales, ont été utilisées pour leurs coproduits à usages non alimentaires, en particulier dans la chimie et la pharmacie. Le biodiesel est un coproduit de la production de protéines végétales. Il permet d’équilibrer économiquement l’ensemble. Par ailleurs, dans notre mix énergétique à prévoir pour le futur, il y a de la place pour le solaire, de la place pour l’éolien… et il y a donc de la place pour la biomasse ! Tout cela fait partie d’un équilibre, et il faut que, ensemble, nous le construisions de manière intelligente.

Pourquoi le concept de traçabilité n’est pas plus développé pour les produits bioraffinés ?

Il existe et la filière le met progressivement en place pour le sourcing de l’huile de palme pour la chimie verte via la certification RSPO (Roundtable of Sustainable Palm Oil) encadrée par des ONG comme WWF. Les récentes controverses ont eu pour conséquence de favoriser des filières qui sont tracées, certifiées et recommandées. Il y a certainement de la place pour produire sur la planète, même dans des zones forestières, en suivant des règles qui préservent la biodiversité. Et les grands acteurs de la filière sont prêts à le faire.

Maximilien d'Andigné, Charles Gérard

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