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25/11/2019

La Responsabilité Sociétale des Entreprises dans le secteur pétrolier : impératif légal ou nouveau levier de rentabilité ?

En juin dernier, 14 collectivités territoriales françaises demandaient une revue du plan de vigilance de Total, afin de l’aligner avec les engagements de l’Accord de Paris[i]. A première vue, il semble paradoxal d’exiger d’une entreprise pétrolière qu’elle soit garante de la protection de l’environnement. Pourtant, une prise de responsabilité environnementale est aujourd’hui attendue de tous, et en particulier de la part des plus gros pollueurs. C’est pourquoi les grands groupes pétroliers, à l’image de Total, mais aussi de Shell et BP notamment, ont été les premiers à adopter une stratégie internationale de « Responsabilité Sociétale des Entreprises » (RSE) formalisée et évolutive.

La RSE consiste à intégrer volontairement des préoccupations sociales et environnementales aux activités lucratives des entreprises. L’industrie pétrolière et gazière est particulièrement concernée par ces enjeux, du fait des impacts environnementaux induits par les produits qu’elle commercialise, mais surtout du fait de la méfiance populaire qui a succédé aux différents accidents[ii].

De fait, la RSE est adoptée par l’ensemble des entreprises du secteur, quelle que soit leur taille ou la géographie dans laquelle elles opèrent. Si les niveaux d’engagement sont différents, les volets de mobilisation sont identiques : social et sociétal d’une part, environnemental de l’autre. Quelles sont donc les logiques à l’œuvre dans l’établissement et la conduite des stratégies RSE différenciées des entreprises pétrolières ?

 

 

La RSE comme impératif légal et marketing

Dans le secteur pétrolier, les politiques RSE ont été initiées de manière réactive. Ainsi, en 1995, c’est après une campagne de pression organisée par Green Peace que Shell a fini par céder pour démanteler la plateforme de Brent Spar à terre et non en mer. Depuis, le groupe anglo-néerlandais a entretenu une culture de la transparence sur ses activités de production. De même, les marées noires d’Exxon Valdez en 1989 (Exxon) et du Deepwater Horizon en 2010 (BP) ont donné lieu à des factures conséquentes (BP l’estimait à plus de 60 milliards de dollars, incluant nettoyage, indemnisation du personnel et des Etats touchés, et amendes), et ont exhorté les majors à investir dans la communication[iii]. Ces catastrophes ont eu le mérite d’instaurer une stratégie RSE à long terme chez les majors. A l’inverse, des entreprises de plus petite taille semblent maintenir une stratégie de communication essentiellement défensive. Perenco a ainsi répondu aux accusations de dissémination de déchets toxiques en République Démocratique du Congo (RDC) en les attribuant aux actes d’incivilité des populations locales cherchant à se faire engager pour leur nettoyage.

Outre la pression subie par des acteurs externes, les groupes pétroliers sont forcés, par la voie légale, d’adopter de nouvelles pratiques de RSE, confortant cette approche réactive. Dans ce registre, la France est un pays précurseur. Dès 2001, la loi NRE (Nouvelles Régulations Economiques) obligeait les entreprises cotées en bourse à publier des informations sur les conséquences sociales et environnementales de leurs activités dans leurs rapports annuels ; en 2012, cette disposition était élargie aux entreprises de plus de 100M€ de chiffre d’affaires et de plus de 500 employés. Ce n’est qu’en 2014 qu’une directive européenne relative au rapportage extra-financier est prise. Depuis sa transposition en 2017 par le cadre législatif français, les sociétés de plus de 5000 salariés sont contraintes d’établir et de publier un plan de vigilance quant aux risques associés à leurs activités. Si les exemples cités sont ici français et européens, des normes similaires existent dans plusieurs pays ou organisations transnationales. Mais à l’évidence, ces mesures concernent davantage les groupes occidentaux intégrés (principalement les majors) que les grandes entreprises nationalisées, qui ont des RSE plus limitées.

Une stratégie RSE purement réactive peut conduire à donner la priorité à des projets pour leur portée médiatique plutôt que pour leur réel intérêt environnemental, social ou économique local. Pourtant, la RSE s’est peu à peu imposée comme un réel levier de rentabilité pour des entreprises qui ont su en tirer parti, et en dégager des effets vertueux (environnementaux, sécuritaires, technologiques).

La RSE comme levier de rentabilité et de différenciation

La RSE ne consiste plus simplement en projet déficitaires que s’imposeraient les entreprises. Certains projets présentent une réelle rentabilité à long terme. Ainsi, dans des pays manquant d’infrastructures, la construction de routes pour desservir les champs pétroliers a des externalités positives pour les populations locales qui en étaient dépourvues. A titre d’exemple, Perenco a construit des routes et des ponts au Guatemala, facilitant les déplacements des habitants en même temps que l’accès aux champs exploités. D’autre part, les mesures de prévention des fuites, des marées noires et des torchages de gaz ne sont pas seulement à visée environnementale. Il s’agit aussi de prévenir des amendes lourdes, et des manques à gagner importants, puisque le pétrole déversé (comme le gaz torché) n’est pas vendu. L’investissement dans des matériaux de meilleure qualité pour la construction des oléoducs, en sus de ses vertus environnementales, induit également une baisse dans les coûts opérationnels de maintenance. Il s’agit aussi d’investissements en R&D, encourageant les innovations technologiques dans le secteur pétrolier et parapétrolier. Enfin, dans une logique similaire, la certification des produits pétroliers est une garantie de qualité qui permet d’augmenter les marges sur le marché de distribution.

La RSE est aussi un tremplin d’internationalisation. Les groupes pétroliers se distinguent sur le marché international en mettant en avant le « contenu local »[iv] qu’ils peuvent offrir, composant essentiel de leur stratégie RSE. C’est ainsi que Chevron s’est vu attribuer l’extension du bloc 0 en Angola[v], de 2010 à 2030. C’est également par une stratégie RSE volontariste que Petrobras a changé de dimension pour s’internationaliser : en 2009, l’ancien président du groupe expliquait que la mise en place d’une direction dédiée à l’Hygiène, la Sécurité et l’Environnement et le lancement d’un programme d’excellence environnementale et opérationnelle au début des années 2000 faisaient partie d’une stratégie globale, contribuant à l’extension du groupe dans 27 pays[vi].

Au-delà de l’obtention de concessions, la mise en place d’une stratégie RSE peut aider au financement. Ainsi, certains organismes conditionnent l’accès à leurs lignes de crédits par l’adhésion à des codes de conduite spécifiques[vii]. Or les dispositions de ces codes de conduite, élaborées par des organismes spécialisés, peuvent être plus pointues que les réglementations nationales.

Enfin, la RSE consiste aussi, pour les entreprises pétrolières, à prendre leurs responsabilités environnementales. Certaines d’entre elles sont ainsi amenées à prendre ouvertement position sur les politiques nationales, comme c’est le cas actuellement avec ExxonMobil, qui encourage la mise en place d’une taxe carbone aux Etats Unis, au détriment d’un marché du carbone. Cette position a d’ailleurs été appuyée par BP, Shell et Total[viii]. Conscientes de l’inéluctabilité des mesures environnementales, les majors se positionnent sur celles qui seront les plus avantageuses (ou les moins coûteuses) pour elles. La RSE contribue ainsi indirectement à installer un cadre réglementaire vertueux.

Ce volet environnemental est d’autant plus important pour les majors pétrolières qu’elles sont conscientes du caractère limité des ressources qu’elles exploitent. Plus encore que les entreprises indépendantes, les majors se projettent à long-terme. L’investissement dans les énergies renouvelables leur permet donc de préparer l’avenir, d’où le fait que les plus gros pollueurs soient aussi les plus gros investisseurs dans les énergies renouvelables. 

Les stratégies RSE obéissent donc aussi bien à des logiques légales qu’économiques, notamment auprès des consommateurs[ix]. Elles varient en fonction du marché auquel s’adresse l’acteur, les compagnies intégrées et les compagnies en quête d’internationalisation ayant souvent un temps d’avance sur les sociétés nationalisées ou les entreprises indépendantes locales.

Si la RSE a globalement prouvé des effets vertueux d’un point de vue réglementaire, social, environnemental et technologique, elle peut rester portée par des objectifs de communication et de marketing à court terme, au détriment d'une approche plus analytique et finalement plus pertinente quant aux besoins des populations locales.

 

Un article écrit par Ismail Jabri

Sia Partners

 

[i] Notamment celui de limiter la hausse des températures à 1,5°C

[ii] La marée noire du Deepwater Horizon, survenue en 2010, en est l’exemple le plus récent  

[iii] La campagne de restauration de l’image de BP suite à la catastrophe de Deepwater Horizon est estimée à 500 millions de dollars

[iv] Le contenu local est un concept propre à l’industrie pétrolière et qui désigne la propension de cette dernière à développer le tissu économique local par la création indirecte d’emplois (BTP, services…)

[v] Dans l’industrie pétrolière, les concessions sont attribuées par blocs d’exploration. Le bloc 0 comprend la zone à faible profondeur au large de Cabinda. Les bonus sociaux, l’engagement pour la transparence et la bonne gouvernance de Chevron ont été cités par le président de Sonangol comme des critères clés d’attribution de la concession

[vii] Par exemple l’International Finance Corporation, qui fait partie de la Banque Mondiale, a élaboré en 2015 le code de conduite « Environmental, health and safety guidelines for offshore oil and gas development »

[ix] Les consommateurs peuvent être sensibles au boycott des entreprises perçues comme pollueuses. Le boycott organisé par Green Peace à l’encontre de Shell lors du « combat » Brent Spar en est un témoignage fort, Shell déplorant une baisse de 50% de chiffre d’affaires sur les stations allemandes.

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