• Print
  • Decrease text size
  • Reset text size
  • Larger text size
27/06/2017

Entretien avec Alain Beltran, Michel Derdevet et Fabien Roques, auteurs du livre "Energie, pour des réseaux électriques solidaires"

Publié le 18 mai 2017, "Energie, pour des réseaux électriques solidaires" souligne le rôle clé, et méconnu des français, des réseaux de distribution dans le système électrique. Solidarité entre les territoires, compétitivité, pouvoir d’achat, rôle de l’Europe, innovation, transition énergétique… Alain Beltran, Michel Derdevet et Fabien Roques reviennent sur ces enjeux historiques, économiques et industriels de la distribution.

Présentation des auteurs

Alain Beltran : Historien et directeur de recherche au CNRS (Sorbonne-IRICE), ses travaux portent essentiellement sur l’histoire des entreprises de service public, en particulier dans le secteur de l’énergie, mais aussi sur l’innovation et la consommation.

Michel Derdevet : Secrétaire général d’Enedis, il a occupé différents postes de responsabilité au sein d’EDF et dans plusieurs cabinets ministériels. Il enseigne à l’Institut d’Études Politiques de Paris et au collège d’Europe de Bruges. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment du rapport au Président de la République « Énergie, l’Europe en réseaux » (2015).

Fabien Roques : Économiste de l’énergie, Vice-Président Exécutif au sein du cabinet de conseil en économie Compass Lexecon et Professeur Associé à l’Université Paris-Dauphine. Il est un contributeur régulier dans les revues académiques et professionnelles sur les questions de régulation des marchés.

 

Sia Partners : Le monde de la distribution est à l’aube d’une révolution. C’est ce que nous pouvons retenir à la lecture de votre ouvrage. Des enjeux socio-économiques aux enjeux réglementaires, la distribution se trouve à la croisée des chemins et doit « s’adapter à la modernisation constante du pays, en étant à la fois le vecteur et la conséquence ». Au-delà des nombreux défis à relever, quelles sont vos visions de la distribution et de son rôle au sein de la société au terme de cette révolution ?

Les auteurs : En fait, ce à quoi nous assistons, c’est à un déplacement très significatif de la « chaîne de valeurs » de l’électricité vers ces réseaux basse et moyenne tension qui vont devenir, demain, de formidables « réseaux de collecte»,  raccordant les énergies renouvelables, photovoltaïques ou éoliennes, qui représenteront d’ici 2040 20% de l’électricité produite dans le monde. Dans le même temps, ces réseaux se transforment très rapidement en formidables interfaces numériques, actives, avec les citoyens/consommateurs. D’une logique verticale et descendante, on voit dès lors que leur fonctionnement transversal, bidirectionnel, au plus près des productions décentralisées, des décideurs locaux et des clients, appelle souplesse, flexibilité et solidarité de la part des réseaux, d’où le sous-titre de notre ouvrage. De nouveaux modèles de mutualisation vont ainsi émerger, faisant des gestionnaires de réseaux de distribution les pivots « naturels » de nouveaux systèmes électriques, plus locaux et digitalisés.

 

Sia Partners : Vous mentionnez dans votre introduction une « utopie du repli local ». Sur le plan européen, quels seront selon vous les impacts du Brexit sur le secteur des gestionnaires de réseau de distribution et sur l’avenir de ce dernier avec cette nécessité de coordinations européennes réglementaire et juridique ?

Les auteurs : A dire vrai, je ne crois pas que le Brexit aura un impact, en soi, sur les gestionnaires de réseaux de distribution ; par contre, vous avez raison d’évoquer le discours prégnant en Europe qui valorise parfois à l’excès le local, le small, le « fermé », l’autarcie portée en dogme. L’Europe de l’énergie ne sera pas que l’addition de « micro-territoires », de « communautés énergétiques locales », enfermées sur elle-même et autosuffisantes. Cette vision serait rétrograde, et passerait par pertes et profits les avantages évidents liés aux échanges et aux solidarités entre territoires, locaux, régionaux ou nationaux. Au-delà de l’évidente sécurité que donne le lien avec son voisin, rappelons-nous l’ambition des pères fondateurs de l’Europe qui fut de relier les pays les uns aux autres, comme symbole d’un développement harmonieux et pacifique. Elle reste d’une ardente actualité !

 

Sia Partners : La diversité de la tarification des réseaux de distribution en Europe est importante. Au vu des mix énergétiques et des politiques énergétiques différentes, ne pensez-vous pas qu’une harmonisation des politiques énergétiques au niveau européen est nécessaire avant une harmonisation de la méthode de tarification des réseaux et des régulations tarifaires ?

Les auteurs : En l’espèce, la difficulté réside dans le fait que les politiques énergétiques des 27 restent encore marquées par des options très « nationales », et les écarts de vision concernant le charbon, le gaz, le nucléaire ou les renouvelables ne pourront pas à mes yeux disparaître d’un claquement de doigts.

Concernant la tarification des réseaux de distribution, on observe au sein de l’Union trois faits marquants :

-         Une divergence d’opinions quant à l’introduction de différenciation temporelle (tarification time-of-use ou tarification dynamique par exemple), permise pourtant par le déploiement des compteurs intelligents,

-         Une convergence pour une part puissance plus grande, reflétant mieux les coûts des réseaux, notamment leur fonction « assurantielle », et la causalité de ces coûts (cf. autoproduction),

-         Une vigilance, justifiée, des régulateurs à l’impact de ces réformes et de ces évolutions sur la facture des consommateurs finaux.

Tout cela doit nous inciter, à l’évidence, à plus de partage méthodologique, et à des échanges renforcés entre gestionnaires de réseaux et entre régulateurs, afin de définir des solutions justes, fondées sur la réalité des mutations en cours.

 

Sia Partners : L’autoproduction et l’autoconsommation se développent massivement et vous soulignez la nécessité de la péréquation tarifaire. Dans ce contexte, comment voyez-vous la structure tarifaire future pour éviter tous transferts de charges entre les autoconsommateurs et les autres consommateurs ?

Les auteurs : Depuis la loi du 17 août 2015 et l’ordonnance du 28 juillet 2016, on observe effectivement un développement très rapide dans notre pays de cette possibilité pour un particulier ou pour une entreprise de consommer l’électricité qu’il produit plutôt que de l’injecter sur le réseau. Ainsi, l’an dernier, Enedis a observé que 36% des demandes de raccordement de production concernait des installations en autoconsommation, contre 20% en 2015 et 3% en 2014.

Un tel essor ne doit pas faire oublier qu’en toute hypothèse, le client continue à être relié au réseau, notamment pour bénéficier de la fonction « assurantielle » de ce dernier, quand son installation ne produit pas.

Cela suppose une tarification juste, évitant les « effets d’aubaine ». En Allemagne, par exemple, des subventions masquées à l’autoconsommation, parfois très avantageuses, ont participé au début de la décennie d’une « fracture sociale » entre les propriétaires d’installations photovoltaïques et les autres consommateurs, ce qui a amené les pouvoirs publics, en 2012, à abroger le dispositif incitatif existant.

Il faudra donc veiller, dans le cadre du TURPE autoconsommation en cours d’élaboration, à ce que les formules encouragées génèrent de vrais réductions des coûts de réseau, notamment par une amélioration de l’intégration des énergies renouvelables décentralisées, en limitant réellement les puissances maximales injectées ou soutirées, seul facteur réel de gains pour les réseaux de distribution via le report d’investissements de renforcement.

 

Sia Partners : Le modèle économique des gestionnaires des réseaux de distribution va évoluer avec les nombreux enjeux soulignés dans votre ouvrage. Ne pensez-vous pas que la politique européenne de la concurrence libre et non faussée et la multitude d’ELD dans certains pays ralentissent ou ajoutent une forme d’inertie dans cette transition de modèle économique capitalistique ?

Les auteurs : L’organisation industrielle des entreprises de distribution d’électricité, en Europe, est très disparate : plus de 2400 sociétés très différentes, dont une grande majorité dessert un portefeuille de clients très limité ; seules 218 comptent plus de 100 000 clients, dont une dizaine seulement d’acteurs majeurs, dont Enedis, Enel Distribuzione, RWE et Iberdrola.

Le modèle dominant est donc, en effet, celui de petites sociétés de distribution locales, à l’image de l’Allemagne où 794 distributeurs locaux opèrent, par l’entremise des Stadtwerke (entreprises publiques locales ou intercommunales).

Mais il ne faut pas opposer les uns aux autres. Cette disparité n’est pas un handicap ; au contraire, c’est un atout ! Au moment où, partout en Europe, on voit les collectivités territoriales souhaiter, à juste titre, être les vecteurs et les acteurs de la transition énergétique, notre ancrage local, qui fait qu’en France par exemple, les autorités concédantes de la distribution d’électricité sont les communes ou les syndicats qui les fédèrent, est un vrai atout industriel ; le dialogue avec les élus est inscrit dans nos « gènes », et ce depuis le grande loi de 1906 qui a défini le régime de la distribution publique d’électricité dans notre pays.

Depuis plus d’un siècle, ce « modèle » a fait ses preuves ; Il fait partie de notre spécificité, et devra demain être approfondi et modernisé pour évoluer au rythme de la transition énergétique et de la révolution numérique en marche.

 

Un entretien préparé et réalisé par Charlotte de Lorgeril et Thomas Doi.

 

0 commentaire
Publier un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
Image CAPTCHA
Saisissez les caractères affichés dans l'image.
Back to Top