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06/03/2017

Le démantèlement nucléaire, une filière d’avenir portée par de nouvelles initiatives

Longtemps abordées sous l’angle de la provision des charges futures par les principaux exploitants, les techniques d’assainissement et de déconstruction nucléaire s’industrialisent peu à peu à travers le monde. En coulisse se dessinent déjà les contours d’une nouvelle filière pour un marché mondial estimé à quelques centaines de milliards d’euros sur les prochaines décennies. Même si ce chiffre demeure très éloigné de la part véritablement accessible aux entreprises françaises, ces dernières – portées par les majors, mais aussi par des initiatives telles que le PVSI (Pôle de Valorisation des Sites Industriels) – peuvent légitimement prétendre à la conquête de plusieurs marchés à l’international.

DES MARCHÉS DU DÉMANTÈLEMENT À DISTINGUER EN RAISON DE NIVEAUX DE MATURITÉ INÉGAUX

Le marché du démantèlement ne peut être considéré comme un ensemble homogène ni en coûts, ni en maturité, les spécificités et techniques mobilisées dépendant fortement de la filière de réacteurs considérée. Il est toutefois commun de différencier les filières à caloporteur/modérateur eau (réacteurs de type REP, REB ou RELP[i]) des autres filières (UNGG, Magnox, RBMK, …).

Conséquence directe de la maturité de la filière, la stratégie de démantèlement diffère entre ces deux catégories. Dans le cas des filières à caloporteur gaz, le démantèlement différé est privilégié, notamment pour permettre la validation sur les sites pilotes des techniques à industrialiser par la suite. Ainsi, sur le parc nucléaire français de génération 1, la centrale de Saint-Laurent a été désignée tête de série pour valider la technique de découpe sous air des éléments du circuit primaire (coeur du réacteur, jupes support et instrumentation). Une fois sa faisabilité technico-économique démontrée, celle-ci sera déployée sur les autres centrales UNGG. En dehors du parc EDF, Sellafield au Royaume-Uni est le principal « laboratoire » du démantèlement des réacteurs au graphite.

Fort des « retours à l’herbe » réalisés sur plusieurs centrales de production commerciale de type REP aux Etats-Unis, la stratégie de démantèlement immédiat s’est peu à peu imposée dans les principaux pays nucléarisés pour la filière des caloporteurs eau. Néanmoins, même si les techniques et savoirs-faire semblent maîtrisés, la maturité des tissus industriels nationaux reste très liée au nombre de réacteurs en « Mise à l’Arrêt Définitif », image de la part de marché de démantèlement déjà accessible. Les Etats-Unis composent actuellement le premier marché mondial avec une filière industrielle mature, tandis que le Royaume-Uni et l’Allemagne regrouperont la majorité des réacteurs à démanteler en Europe dans les prochaines années. Le marché européen devrait normalement connaître un développement rapide. En France, le réacteur de Chooz A est le seul de type REP en cours de déconstruction. En attendant la mise à l’arrêt progressive du parc de génération 2, il s’agit pour EDF d’optimiser les techniques et de développer les compétences clés – internes mais également chez les prestataires – à déployer par la suite à grande échelle.

 

AU NIVEAU MONDIAL, DES CONTOURS DE LA FILIÈRE DU DÉMANTÈLEMENT QUI SE PRÉCISENT PEU À PEU

Les premiers appels d’offre ont montré un lotissement des marchés semblable sur l’ensemble des réacteurs de la filière à caloporteur eau. Ceux-ci se décomposent principalement selon le niveau de contamination des systèmes, et selon leur taille. A titre d’illustration sur le réacteur de Chooz A, les lots ont été attribués de la façon suivante :

- les Générateurs de Vapeur (GV), dont le traitement des tubes à AREVA STMI ;

- la cuve et l’instrumentation au groupement Westinghouse- Nuvia ;

- le circuit primaire et les annexes à Onet Technologies.

La tendance générale aspire donc à distinguer les métiers « traditionnels » de l’assainissement nucléaire, des savoirs-faire développés pour répondre à des besoins complexes en milieu hos­tile : intervention robotisée, traitements chimiques, découpe laser sous eau, etc. Sur ce second segment, les majors Westinghouse, AREVA et Babcock International – également constructeurs d’îlots nucléaires – sont en position de remporter plusieurs lots, voire la totalité du marché, en s’appuyant si nécessaire sur les compétences de leurs fournisseurs de rang 1 au sein d’un groupement.

 

En France, la filière reste très dépendante des donneurs d’ordre : EDF, AREVA et le CEA, dont le premier s’est récemment réorganisé[ii] pour faire face aux échéances du démantèlement du parc de génération 2. AREVA, malgré sa position dominante en France, se voit de plus en plus concurrencé par Westinghouse sur le marché européen. En parallèle, sur le modèle du Pôle Nucléaire de Bourgogne – pôle de compétitivité du nucléaire favorisant l’innovation et les synergies dans le secteur, les PMEs spécialisées dans les métiers du cycle aval se regroupent autour de l’initiative du ‘Pôle de valorisation des sites industriels’. Construisant sur le succès des premières Assises du démantèlement, ce pôle a pour objectifs de réduire la dépendance de ses membres aux géants français et d’accroître leur visibilité à l’international en leur permettant de gagner en autonomie sur les appels d’offre européens.

Parallèlement à la structuration de la filière française, une des pistes d’innovation les plus intéressantes concerne le traitement des déchets à très faible activité ou à faible et moyenne activité. Sur ce segment, de nombreux acteurs français ont opéré des mouvements stratégiques récents : acquisition par EDF de l'activité et des installations de traitement des déchets radioactifs du groupe suédois Studsvik, acquisition par Veolia de l’américain Kurion et création de la filiale Asteralis, et acquisition par le Groupe Séché du français HPS Nuclear Services. Ce segment est d’autant plus porteur que les savoirs-faire développés sont reproductibles sur le traitement des pièces d’aviation ou encore sur celui des déchets de l’industrie chimique. Désormais, il faudra veiller à ce que ces grands groupes français n’entrent pas en concurrence directe sur certains marchés à l’export. Une mauvaise concertation des acteurs français avait déjà conduit la France à perdre un contrat de près de 20,4 milliards de dollars à Abu Dhabi en 2009.

 

Retrouvez cette analyse et beaucoup d’autres dans le Magazine Énergie Outlook 2016, consultable sur notre blog.

 

Sia Partners

 

Notes & Sources

[i] REP : Réacteur à Eau Pressurisée, le plus courant ; REB : Réacteur à Eau Bouillante ; RELP : Réacteur à Eau Lourde Pressurisée, principalement exploité au Canada (type CANDU) et en Inde. Les autres sont de type réacteur à modérateur solide (le plus souvent graphite) et en général à caloporteur gaz.

[ii] Le CIDEN (Centre d’Ingénierie Déconstruction et Environnement) a vu son ingénierie (rattachée à la DIPDE, ex-CIPN) être séparée des projets (regroupées au sein dela nouvelle DP2D).

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