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27/06/2016

Le Corporate Venture des principaux énergéticiens français

Le secteur de l’énergie a entamé une mutation profonde. Pour pérenniser leurs activités, les principaux énergéticiens français que sont Total, Engie et EDF doivent renforcer leur accès à l’innovation. Le Corporate Venture contribue à ce besoin et leur permet de garder une bonne visibilité sur les nouvelles startups susceptibles de « disrupter » leur marché.

Le Corporate Venture : quel intérêt pour un grand groupe industriel ?

Un fonds de Corporate Venture est une structure investissant en minoritaire dans des startups, à des fins stratégiques et financières, et pour le compte d’une ou plusieurs entreprises.

L’objectif premier est d’effectuer une veille sur l’émergence d’innovations susceptibles d’impacter un secteur ou un marché. En détenant des parts dans une startup, un fonds offre le pouvoir d’observer le développement d’une technologie ou d’un service avec un avantage concurrentiel non négligeable. L’industriel peut augmenter les chances de succès de la jeune pousse en la conseillant ou en créant des partenariats commerciaux avec elle. Ses risques restent limités à la perte de son investissement de départ et aux ressources mobilisées au cours du développement.

Un industriel intervient rarement dans la gouvernance de la startup afin de ne pas entraver son dynamisme[i]. Lorsque les technologies ou services développés par une startup percent effectivement sur un marché, il peut lui faire une proposition de rachat, développer des partenariats préférentiels ou revendre ses parts pour effectuer une plus-value. Si le projet n’aboutit pas, l’industriel bénéficiera dans tous les cas d’une connaissance plus fine du marché. Cela lui permettra de faire des choix stratégiques avisés. Total a par exemple investi dans pas moins de cinq startups spécialisées dans le stockage d’énergie (LightSail Energy, Enervault, Aquion Energy, Sunfire et Ambri), avant d’acquérir en mai 2016 la société Saft pour près d’un milliard de dollars[ii].

L’investissement minoritaire dans une petite structure peut également être perçu comme une alternative séduisante à la R&D. En effet, la recherche interne des entreprises est limitée par les compétences de ses collaborateurs, des coûts fixes importants et elle est cloisonnée par les plans stratégiques à moyen / long terme. Les startups ont des coûts de développement moindres. Plus agiles, elles sont davantage susceptibles de pivoter[iii].

Par ailleurs, le Corporate Venture laisse le choix d’étudier puis d’investir dans bien plus de projets qu’il ne serait possible pour un groupe de développer en interne. Depuis la création de son fonds, Engie New Ventures en 2015, Engie a investi dans sept startups et prévoit de continuer à un rythme d’environ cinq à dix investissements par an. Chacune de ces prises de participation dote Engie d’un accès à une innovation qui est le fruit de plusieurs années de développement.

Enfin, des moyens d’optimisation fiscale  permettent d’arbitrer entre dépenses de recherche interne et  investissements dans des PME innovantes. D’un côté le crédit impôt recherche (CIR) permet d’exonérer une partie des dépenses de R&D interne. De l’autre, les investissements dans des PME innovantes en direct ou via un fonds commun de placement à risque permettent, depuis 2014, de bénéficier d’un amortissement fiscal[iv]. Le taux de CIR diminue par seuils avec l’augmentation des dépenses de R&D. Une entreprise au budget de recherche important aura donc tout intérêt à bénéficier de l’amortissement offert par des investissements dans des startups innovantes.

 

Les fonds de Corporate Venture des grands énergéticiens français

Dans les années 1970-1980, les premiers industriels à imiter les activités de fonds de capital risque pour investir dans des jeunes entreprises en développement étaient américains. Porté par la forte croissance des marchés financiers, le phénomène s’est exporté en Europe une dizaine d’années plus tard. L’objectif des industriels était davantage financier (plus-value à la revente) que stratégique, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui[v].

Total, Engie et EDF ont recours au Coporate Venture depuis longtemps, bien que leurs fonds actuels soient relativement récents (le plus ancien a seulement huit ans). Ceux-ci ont été spécifiquement créés pour répondre aux défis énergétiques actuels. Ils témoignent de la prise de conscience du vieillissement de l’industrie et du besoin de se tourner vers des sources d’énergies durables.

L’analyse des investissements des trois fonds captifs[vi] fait apparaitre certains intérêts communs.

 

TOTAL

Créé en 2008, Total Energy Ventures (TEV) investit dans des startups  porteuses d’innovation dans les technologies de l’énergie afin d’identifier des relais de croissance futurs pour le groupe.

 

Le nombre d’investissements réalisés par Total sur le stockage électrique illustre l’intérêt porté par le groupe dans ce domaine depuis quelques années.  L’acquisition de Saft témoigne de son ambition de se positionner en leader de la production de batteries bien qu’il s’agisse d’une filière éloignée de ses compétences actuelles. L’autre priorité  d’investissement concerne la biochimie et les biocarburants, plus proches de son cœur de métier. L’enjeu n’en est pas moindre, puisqu’il s’agit de trouver de nouveaux débouchés aux raffineries et stations essences qui font partie des dernières activités du groupe dans l’hexagone. Enfin, dans le secteur des services liés à l’énergie, les investissements sont peu nombreux, et reflètent la volonté de conserver un statut d’industriel. 

 

ENGIE

La création d’Engie New Ventures en 2015[vii], intervient dans un contexte de réorientation stratégique et de réduction des parts de marché sur le marché du gaz. Le groupe veut se construire un futur axé sur le renouvelable, assez éloigné de ses activités traditionnelles. Ce fonds a ainsi pour objectif d’investir dans des projets porteurs d’innovations sur le thème de la transition énergétique.

 

Des trois énergéticiens, Engie est le premier à engager une mutation profonde autour des énergies vertes. Le changement de nom, la forte campagne médiatique et l’envergure de la réorganisation témoignent de cette ambition. En plus de l’investissement dans les énergies renouvelables, Engie ambitionne un leadership international dans les services énergétiques[viii] (efficacité énergétique mais aussi services à la fourniture d’électricité et big data appliqué à l’énergie). Ce n’est donc pas un hasard si la majorité des investissements réalisés par Engie New Ventures concernent des nouveaux services liés à l’énergie. La prise de participation dans Sigfox, leader de l’IoT, permet à Engie de profiter de sa forte médiatisation. Contrairement à Total et EDF, chaque investissement du fonds est relayé dans la presse : cela permet de contribuer au changement d’image du groupe.

 

EDF

De son côté, EDF a créé en 2012 Electranova Capital, avec l’aide d’Allianz et BPI  France, et dont la gestion est confiée à Idinvest Partners. Toujours dominatrice sur son marché de fourniture d’électricité, l’entreprise commence néanmoins à faire face à la concurrence, sur la vente de gros et la fourniture aux particuliers. Par ailleurs, elle est confrontée à la baisse du prix du MWh, à l’évolution des contraintes environnementales en tant que producteur et au vieillissement de son réseau en tant que transporteur et distributeur.

 

Electranova s’est ainsi vu confié la mission de dénicher des jeunes entreprises innovantes sur les thématiques suivantes : les réseaux intelligents, la mobilité électrique, les smart cities, l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et le stockage d’énergie électrique. Le fonds s’est principalement concentré sur le  développement de services liés à la fourniture d'électricité, en cohérence avec la stratégie marketing du fournisseur cherchant à valoriser un prix du KWh élevé par rapport à ses concurrents. Sur ses activités de production/distribution, les prises de participation restent limitées aux segments de l’éolien et du stockage électrique.

Comme le montrent les investissements de Total, Engie et EDF, le Corporate Venture permet aux industriels d’acquérir des compétences plus difficiles à développer en interne.  L’analyse des technologies recherchées suggère que l’électricité jouera un rôle de plus en plus important dans le mix énergétique : la perspective d’une production propre, abondante et facilement stockable est une priorité. L’absence d’innovation dans le gaz ne signifie pas pour autant que cette source d’énergie est à négliger ; les scénarios de l’AIE lui donnent un rôle majeur dans les prochaines décennies[ix]. EDF bénéficie d’une position avantageuse dans un futur plus orienté vers l’électricité, mais le groupe va devoir se préparer à la concurrence des autres énergéticiens français résolus à prendre leur part dans cette révolution énergétique.

 

Sia Partners

 

[i] L’actionnariat minoritaire laisse de toute façon un pouvoir limité à l’industriel

[ii] Pourquoi Total met 1 milliard pour racheter un fabriquant de batteries, Les Echos, Mai 2016

[iii] Action de changer de produit /service lors de sa phase de développement par retour d’expérience

[iv] Un nouvel atout pour les startups françaises : le Corporate Venture, Les Echos, Avril 2015

[v] Le capital-investissement d’entreprises, un outil de scale-up, Décembre 2015, CroissancePlus – PME Finance

[vi] Un fonds Corporate est dit captif s’il est majoritairement détenu par une entreprise pour servir ses intérêts

[vii] Alors GDF Suez New Ventures

[ix] Agence Internationale de l’Energie www.iea.org

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