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07/03/2016

Le secteur financier, un catalyseur face à l’urgence climatique ?

La COP21 a été l’occasion de jeter les bases d’un accord fondateur, ambitieux et théoriquement contraignant1. Les modalités pratiques de mise en œuvre restent néanmoins à concevoir, laissant une large ouverture à la contribution du secteur privé. En tête, le secteur financier qui occupe une place croissante sur la scène des négociations2. La problématique climatique, autrefois le fait d’investisseurs éthiques, est aujourd’hui devenue le souci de tous.

Le changement climatique, un risque financier qui ne laisse plus indifférent

Si les états n’ont pas finalisé l’intégralité de l’accord, l’objectif est bien là : le réchauffement doit être maintenu significativement sous la barre des +2°C, au prix de politiques environnementales plus ambitieuses et plus contraignantes. Les initiatives se multiplient comme en France avec l’adoption de l’article 173 de la loi de Transition Energétique. Les études, comme Risky Business Report aux Etats-Unis3, calculant le coût de l’inaction de la société contribuent à accélérer la prise de conscience et le processus de transformation des investissements. Les assureurs sont d’ailleurs particulièrement sensibles à cette problématique, puisque le risque physique lié aux aléas climatiques augmente de façon inquiétante et avec lui les remboursements. Pour preuve, dans son rapport sur le secteur de l’assurance, la Prudential Regulation Authority du Royaume-Uni estime que depuis 1980 le nombre de catastrophes naturelles a été multiplié par trois entrainant ainsi une hausse de 400% des indemnisations annuelles.  

En matière de prise en compte du climat dans les stratégies d’investissement, il est remarquable que les dernières transformations dans le secteur financier aient d’avantage été le fruit d’un mouvement de la société civile que d’impulsions réglementaires, dont la gestation reste très longue. A titre d’exemple, le mouvement de décarbonation lancé par des étudiants américains, qui prône une exclusion des actifs charbon pour des raisons éthiques, dépasse aujourd’hui les 3 500 Mds$. A l’origine initiative idéologique, « Go Fossil Free » a eu de premiers effets auprès d’investisseurs institutionnels avant d’être rejointe par des acteurs du secteur financier qui souhaitent s’orienter vers un business model plus cohérent avec les réalités du réchauffement climatique.  Leur motivation paraît toutefois prendre sa source dans le concept de risque carbone qui pourrait être un puissant levier pour transformer plus largement les politiques d’investissement.

En 2011, l’ONG Carbon Tracker ouvre la voie à une prise de conscience mondiale avec son rapport « Unburnable Carbon ». Pour la première fois, elle y évoque la notion de risque carbone. L’exploitation des réserves de combustibles fossiles émettra environ 2 800 GtCO2 alors que sous un scénario à +2°C, le monde ne pourra supporter d’ici 2100 que l’émission de 565 GtCO2. Les compagnies privées, qui détiennent actuellement de quoi émettre 745 GtCO2, ne pourront exploiter qu’environ 20% de leurs ressources, faisant des 80% restants des « stranded assets »4, actifs échoués, exposés à une brutale dépréciation de leur valeur. Ce risque a déjà été anticipé par les marchés comme aux Etats-Unis où l’indice boursier du charbon a perdu 75% en cinq ans. S&P dans son rapport d’août 2015 souligne aussi que depuis 2012 le prix du charbon a été divisé par deux, phénomène qui risque d’être accentué par la baisse des coûts des énergies alternatives (gaz naturel, EnR) et le ralentissement des consommations chinoise et américaine.

Du désinvestissement aux financements environnementaux, une palette de solutions très vertes

Face à ces risques, le secteur financier a eu recours à plusieurs stratégies, qui répondent aussi bien à une logique éthique que purement économique.

Le premier axe d’action concerne la sélection des actifs, via l’approche « Best in class » qui permet de valoriser les entreprises les plus vertueuses dans leur domaine. Dans le cas du réchauffement climatique, les investisseurs s’appuient sur des indices bas carbone comme ceux proposés par MSCI ou Solactive. Cette initiative est aussi soutenue par une volonté de transparence comme au sein de la Montreal Carbon Pledge où les parties prenantes s’engagent à mesurer et communiquer leur empreinte carbone.

Pour aller plus loin les investisseurs peuvent décider d’exclure les entreprises dont l’activité est fortement émettrice et financer en contrepartie la transition énergétique. Les Green Bonds, obligations vertes utilisées pour financer des projets à portée environnementale, connaissent un beau succès. Engagée par les fonds institutionnels (religieux et académiques) dès 2011, cette tendance attire aujourd’hui plusieurs banquiers et fonds de pension, comme Axa dont le CEO a annoncé à l’occasion du Climate Finance Day un désinvestissement des entreprises dont les activités étaient liées à plus de 50% au charbon et un triplement des investissements dans des projets verts.  En Norvège, le parlement a aussi envoyé un signal fort en décidant le 5 juin dernier que le fond souverain, le plus important du monde, allait se désengager progressivement des groupes dont l’activité est liée à plus de 30% au charbon.

D’autres investisseurs militent pour une mobilisation directe et concrète des entreprises. Grâce à l’engagement actionnarial, les investisseurs peuvent influencer les décisions des directions pour que les choix stratégiques prennent en compte la nouvelle donne du réchauffement climatique. Cette question a parfois eu des répercussions à très court-terme sur l’activité de certains acteurs et nécessité une réponse dans l’urgence. Dans une série d’articles, le Guardian illustre par exemple le cas d’Edelman qui, devant la fuite de ses clients et de ses dirigeants, n’a pas eu d’autres choix que de prendre des mesures d’exclusion vis-à-vis des producteurs de charbon jugés trop risqués. Certains bastions historiques du climato-scepticisme ont été contraints d’apporter des réponses à leurs actionnaires comme Exxon qui en 2014 a dû analyser son exposition au risque climatique ou BP et Shell dont les actionnaires ont poussé la direction à développer des stratégies de résilience face au changement climatique.

Un grand pas pour le secteur financier qui a désormais rejoint la course contre le réchauffement climatique

La COP21 a permis de dresser un bilan des contributions du secteur privé à la lutte contre le réchauffement climatique qui se sont révélées encourageantes. Si les mouvements emblématiques sont portés par de grandes institutions, la Plateforme NAZCA (Non-State Actor Zone for Climate Action) regroupe aujourd’hui près de 11 000 engagements, dont une majorité est issue de contributeurs privés. A ces désinvestissements, il faut ajouter les investissements dans les projets verts dont les montants ont décollé.

Malgré une implication très positive du secteur financier, il reste encore quelques zones d’ombres qui pourraient atténuer ses succès si elles ne donnaient déjà naissance à de nouveaux projets. Aujourd’hui les initiatives financées par les Green Bonds restent trop peu coordonnées pour être pleinement efficaces. L’Ademe et le CDP ont, pour résorber cette difficulté, conjointement lancé le projet « Assessing Low Carbon Transition » à l’occasion de la COP21 en vue de donner de la transparence, une cohérence et des lignes directrices aux engagements du secteur privé.

L‘intérêt économique des mouvements divest/invest n’est pas encore acquis pour tous les acteurs du secteur. Si les indices verts affichent jusqu’ici une performance positive, le secteur financier doit gagner en recul sur ces produits, leur conception, leurs fragilités et leur performance. Ils ne sont pas exempts de critiques puisque leur impact réel peut être dégradé si un investisseur rachète les actifs carbonés désinvestis, sans accompagner leur transformation.

Enfin, le « basculement » du secteur financier prendra encore du temps puisque d’après la liste publiée par le conseil de stabilité financière, presque la moitié des « Too Big To Fail » n’ont pas pris d’engagements. La Prudential Regulation Authority estime néanmoins que les assureurs sont déjà solidement équipés pour affronter les risques et qu’une attention forte est portée au climat. Elle souligne que la mise en place d’une collaboration internationale et un partage des pratiques permettraient une action globale essentielle. La PRA propose aussi de revoir les composantes de la surveillance des compagnies d’assurances (modèles d’analyse, stress tests, évaluation des ORSA5) de façon à s’assurer de la robustesse des outils face à l’évolution des risques.  

Une étincelle qui doit être entretenue par les entreprises pour ne pas s’éteindre

La prise de conscience qu’une action des marchés est nécessaire pour encourager les contributions positives progresse au sein du secteur financier. De nouveaux outils financiers se développent, contribuant ainsi à orienter différemment les politiques d’investissement. La prochaine étape consiste à trouver les bons leviers pour que cette trajectoire financière se traduise concrètement dans l’action des entreprises dans lesquelles ces investisseurs plus sensibles à la question climatique ont investi.  Face à l’exclusion des entreprises intensives en carbone, la bourse Euronext propose avec son nouvel indice une autre voie : il s’agit d’encourager les entreprises les plus vertueuses en leur permettant de figurer dans l’indice. Pas d’élimination de domaine mais une révision régulière qui mesure la contribution positive via la performance opérationnelle, les produits vendus aux consommateurs mais aussi les efforts d’innovation permettant de diminuer l’empreinte carbone.  Si toutes les entreprises n’ont pas attendu pour prendre des engagements, la sensibilité nouvelle de nombreuses institutions financières à la question climatique et au risque carbone ne devrait qu’accélérer leurs initiatives.

Stéphanie Ruaudel & Quentin Derumaux

Sources et notes

1 L’article suivant donne les grandes lignes de l’accord issu de la COP21 : http://www.energie.sia-partners.com/20151228/lapres-cop21-en-quatre-questions-arnaud-ayme-et-quentin-derumaux

2  Le secteur financier a notamment été actif lors de journées comme Le Climate Finance Day organisé le 22 mai 2015 à Paris. A l’initiative de la BEI (Banque Européenne d’Investissement) et de la Caisse des Dépôts cette journée dédiée au financement dans la lutte contre le changement climatique a permis de préparer ce secteur à la COP21.

3  Les « stranded assets » sont des actifs qui ne sont plus capables de générer de la valeur avant la fin de leur vie économique. C’est par exemple le cas des réserves de combustibles fossiles qui ne pourront pas être exploités suite à la réglementation sur les émissions de CO2.

4  Risky Business Report : Cette étude effectuée aux USA analyse le coût du changement climatique pour la société américaine. Cette analyse a été menée conjointement par Hank Paulson, Robert Rubin, Georges Schultz (anciens Secrétaires du Trésor), Michael Bloomberg (ancien maire de New York et Thomas Steyer (Fondateur de Farallon Capital Management).

5 Mis en place avec Solvabilité II, l’ORSA est un processus interne d’évaluation des risques et de la solvabilité par l’organisme. Il doit illustrer la capacité de l’organisme à identifier, mesurer et gérer les éléments de nature à modifier sa solvabilité ou sa situation financière.

 

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